Soleils et Cendre

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Lipogrammes

TEXTE COLLECTIF

Publié dans le n° 80 de décembre 2006

Lipogrammes






DISCOURS SUR LA METHODE
ou
IL MANQUE UNE TOUCHE AU CLAVIER




a)
Je creuse un sillon sur feuille vierge et scelle le sort de mes instincts griffonnés : toute vision m’éloigne du monde concret et de son premier signe.


b)
Je chuchote au festin des exclus.
Racaille de la langue, j’effarouche et je déhanche. Sans recours au suivant.


c)
Emboîter, noter tout débris. Graver les appels, les plaintes de tous les non-nommés de banlieue et d’ailleurs. Les vulnérables.


d)
L’écart au mot n’a pour égale que la mise en abyme universelle… L’écriture s’aventure, tactile, palpable, matérielle.



e)
J’ai alors, manuscrit au gris du jour, conquis l’aspiration à abolir. Jusqu’à la disparition.


f)
Je trace à grands traits désir ou rebellion, au risque d’un terme toujours à inventer.


g)
Choix de la modestie contre la démesure : mes mots sont mes oripeaux et le texte s’ensuit, témoin de mes errances.


h)
Je rive les mots à leur sens tropical. Une écriture composite obsède les airs tétanisés des sonneurs de cor et de plume. Et le sens pénètre l’être fatigué.


i)
Je note en bref. Ou en très larges bandes. Pour quel projet ? C’est un rêve, un monde transposable. Je dénote.


j)
Moi, osé. Ce qui me fonde en l’écriture me saigne. Moi, à l’extrême de moi-même. Moi encore entre les lignes, ouvroir de mots. Ce qui me fonde et m’inonde.


k)
Pour une poignée de sons ou de mots, l’homme sans fruit déjoue l’ordre établi.


l)
Je déchiffre, corde au cou, des mots moribonds. Pourtant de rares figures émergent du champ. De cet entre-tissé sauvage, des hérésies inventent un autre monde, rude et rené, froid ou précieux, et une vie épousée.


m)
Je touche sans artefact. Le texte fait sacrilège, s’échappe à dos d’orge et d’avoine. Il porte le verbe en couleur, aux confins du tout et du rien.


n)
Je crois sur l’ombre, ses trous et ses secrets. Je produis du creux à l’alphabet du taire. Je laboure la gerçure pour puiser au fer, à la couche la plus rèche. Je traque le refus d’être et de l’autre.


o)
Un abîme me mène à la déchirure du verbe pluriel. Ferais-je demain sujet à placer sur le brun de la page la sanguine d’une enjambée ?



p)
Tourments vaincus, vous absorbez au vent des verbes inédits qui tambourinent à vos lèvres étonnées. Offrez-vous un somme. Ensuite, sur fragment défroissé, faites naître votre langue vitale.


q)
Pas de méprise : tout texte est à égale distance de la poule et de l’œuf.


r)
A l’écho des semences s’amenuise le peu : quand JE s’efface, TU se déplace. Je peaufine, vous dévidez à l’envi.


s)
Errant de moi, errant en moi. Rebelle à l’aridité j’abandonne au terrain une larme permanente. Je rappe au milieu du temple d’un vieux roi déchu. Je demeure nu, démembré.


t)
Je fais liens des possibles grapillés au désordre. Ma langue enflamme mes horizons.


u)
J’écris : le moindre écho de papier fait poème. J’écris, mais je sens dans mon dos ce cri de mort dont ils me harcèlent, cette image de honte dont ils m’honorent.



v)
Au mur des cabales, je démasque l’essence du mot. La légéreté s’y complait. Chaque lettre s’accorde à l’indolence.


w)
Il n’y a pas de texte sans toile. Je suis femme de pluie et d’ivraie travaillée de signes.


x)
La langue comme lieu d’agacement.


y)
Essais de repentir m’engagent à des traces primitives.


z)
Incision de l’écriture. Au long d’un littoral trouble, je recadre sur l’essentiel.






Y Béal / I Ducastaing / S Werner / H Tramoy / C Bélézy
Bollène - 5.XI.06