Soleils et Cendre

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Une pratique de revue (Les choix d'orientation)

SOLEILS & CENDRE

UNE PRATIQUE DE REVUE

par Henri Tramoy
(article paru dans Dialogue, revue du Gfen en 1994)


Soleils & Cendre, revue d’écriture, est née du désir de quelques militants du GFEN, alors installés dans la région Rhône-Alpes et depuis éparpillés, rejoints, dans un enrichissement recherché de son comité de rédaction. Il s’agissait, pour ceux d’entre nous qui animaient des ateliers, écrivaient, seuls ou en atelier, d’aller au bout du processus de création, c’est à dire de socialiser les textes produits. Mais pas seulement.


LES HYPOTHESES
QUI FONDENT L’EXISTENCE DE LA REVUE

Notre première hypothèse : pour écrire et continuer à écrire, il faut à chacun un projet. Un projet qui permette d’affronter le regard de l’autre, sans lequel la démarche de création n’a pas achevé son parcours (je fais référence ici au modèle de Didier ANZIEU : “Les cinq phases du travail créateur” in Le corps de l’oeuvre), sans lequel non plus un certain travail de deuil ne peut être accepté. Comment, en effet, concevoir ce deuil de “l’oeuvre idéale” si le producteur n’accepte, dans une décision formelle, que sa production soit “achevée” ? Chacun sait combien il est difficile de décider que la dernière réécriture est bien la dernière. Le texte mis en page, imprimé, livré au regard de l’autre ne m’appartient plus, il est disponible pour la réécriture du lecteur, il prend son autonomie en même temps qu’il produit des sens inédits, inconnus de celui-même qui l’a produit. Un semblable projet constitue un tel enjeu pour qui l’accepte que celui-ci ne peut en sortir indemne. Il constitue une prise de risque que certains de nos auteurs eurent parfois quelque réticence à oser.

Notre seconde hypothèse : un projet qui se limite à son propre objet (à sa propre existence) connaît sa mort sitôt qu’il existe. Sa mort, c’est à dire l’impossibilité de son propre dépassement. Publier nos textes prend pour nous un sens nouveau (de par notre engagement dans l’Education Nouvelle) dès lors qu’ils constituent pour les lecteurs une “provocation” à leur propre écriture. Une simple publication ne saurait suffire, elle doit s’accompagner d’une démarche dialectique qui part de l’écriture — notre écriture, celle des autres —, s’en nourrit et y retourne. Cette démarche ne constitue pas un discours “critique” (au sens traditionnel) mais bien un essai d’élucidation qui tente de livrer les clés de l’écriture de chacun.

Nous nous sommes trouvé d’emblée confrontés à un paradoxe : les textes produits dans le cadre de la revue sont d’une langue en travail qui heurte de plein fouet les représentations dominantes sur l’écriture. Pour lire des textes contemporains, il faut que le lecteur (qui ne l’a pas déjà fait) rompe avec l’idéologie du texte véhiculée à la fois par l’école et par “Apostrophes”. Certains de nos lecteurs des premières années ont par conséquent vivement rejeté la revue, nous accusant d’élitisme, d’opacité, etc.

Une troisième hypothèse est née, aussitôt vérifiée : la pratique de l’écriture en atelier constitue un puissant accélérateur, un révélateur du désir et du pouvoir de lire la littérature contemporaine (nous avons découvert en même temps qu’elle est un vecteur d’entrée dans toute création contemporaine : la peinture non-figurative, le cinéma de Godard, la chorégraphie de Pina Bausch, etc.).

L’ensemble de ces hypothèses n’est viable, pour celui qui les avance, que s’il opère un double retournement de regard :

PLUS QU’UNE REVUE :
UN DISPOSITIF DE PROVOCATION
A L’ECRITURE

Ainsi notre démarche ne se limite pas à la publication d’une revue. Elle s’ancre dans la “prophétie” de LAUTREAMONT : “La poésie doit être faite par tous. Non par un.”, que nous interprétons à notre manière, provocatrice mais, selon nous, la seule qui “tienne devant la famine”. SOLEILS & CENDRE, c’est donc à la fois :

Les pratiques d’atelier de la revue se sont enrichies, non sans tâtonnements, échecs et conflits internes pas forcément définitivement réglés, de pratiques originales :

UN “PREMIER” BILAN (actualisé en mars 2009)

A l’issue de ses 88 numéros publiés en 22 ans, la revue a ainsi rencontré des centaines de lecteurs-acteurs dont un nombre important (330) a livré ses textes à la revue.
180 n’avaient à notre connaissance jamais publié de texte poétique ou de fiction ; pour ceux-là, mais aussi pour tous ceux qui dans les ateliers publics ont produit parfois — souvent — leur tout premier texte, l’ont livré en grand, sur une vitrine de bistrot ou un bout d’asphalte au regard des passants, la question de “l’écriture émancipatrice” s’est sans conteste posée ; voici, à titre d’exemple, un extrait de la lettre qu’une des participantes à l’un de nos séminaires nous adressa :

"Je n’ai pas souvent le plaisir de vivre au quotidien mes utopies, pour que, ce séminaire fini, je me prive de vous dire, de dire et d’écrire toutes les étoiles que vous avez magnétisées.
Je reviens d’un voyage aux rimes, insolent bonheur, pas toujours très sages…
Je reviens d’un pays, d’un autre âge, où des hommes fous écrivent des “histoires d’hommes qui marchent”  : le pays de l’Homme.
Je reviens d’une Révolution. Pas de celles qui ensanglantent ou ensommeillent, mais de celles, sublimes, qui ensoleillent et nous font renaître de nos cendres…”


***

Alors oui, l’écriture en acte. Dans un projet créatif, solidaire, poussée jusqu’au bout, jusqu’au risque du jeu et du je, de la jubilation à la prise de pouvoir. L’écriture en acte. Dans une démarche émancipatrice, parce que porteuse de sens pour le sujet, celui qui écrit, pense en écriture et se construit. Une écriture en acte, parce que, nous l’espérons, porteuse de sens pour le lecteur, acteur s’il le décide de l’aventure commune.
   
Malgré les tatônnements, et la bataille permanente du financement, cet autre terrain nerveux et guerrier de la création.

Pour en savoir plus : venir !
   
H.T.